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Dr Alioune SALL – L’Afrique et le COVID-19 : Quels bilans ?

Dr Alioune SALL - L’Afrique et le COVID-19 : Quels bilans ? - investactu.com

Quel bilan peut-on dresser de l’impact du COVID ?

 S’il est un point sur lequel l’unanimité est totale c’est que le Covid-19 est une crise multidimensionnelle : c’est à l’origine une crise sanitaire mais son impact est à la fois humain, politique, économique et social.

Je ne m’étendrai pas sur les aspects sanitaires, qui sont du reste fort bien documentés, sauf pour noter qu’il y a une progression de la pandémie de par le monde et qu’il y a dans ce fait une réelle source d’inquiétude. D’autant plus qu’apparaissent de nouveaux variants, le dernier en date étant Omicron sur lequel la communauté scientifique planche actuellement mais qui d’ores et déjà semble plus contagieux que le variant Delta, généralisé à partir de l’Inde.

Certes la réponse vaccinale contre la Covid-19 s’intensifie avec des mesures plus contraignantes pour les populations dans le monde; certes le continent africain active sa stratégie vaccinale avec un déploiement progressif des vaccins dans 51 pays sur les 54. Mais il reste que dans l’ensemble, l’Afrique affiche le taux de vaccination le plus faible, avec seulement 2% de sa population ayant reçu au moins une dose.

Cette crise sanitaire a eu des impacts à la fois humain, politique, économique, culturel et social. En effet, le Covid 19 a entrainé sur tous les continents des pertes en vie humaines, donc en main d’œuvre, qui ont  déstabilisé les systèmes de production et la dynamique des savoir-faire générationnels. Les économies les plus avancées ont été les plus touchées ainsi que les économies émergentes, singulièrement les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud).

La gestion politique de la pandémie reste controversée dans plusieurs pays et certains gouvernements sont critiqués sur leurs stratégies de lutte contre le Covid-19, surtout lorsqu’elles ont été assorties de restrictions assimilées à la violation des droits fondamentaux de liberté et de libre choix. Certaines mesures ont été vues comme antisociales surtout dans des économies dominées par l’informel .Voilà pourquoi  des affrontements avec des forces de l’ordre ont ponctué en bien des endroits  l’instauration de couvre-feux et que des manifestations populaires ont été organisées dans plusieurs pays africains.

Le Sénégal ne pouvait pas échapper à la récession économique qui n’a épargné aucun continent. Sous l’effet combiné des graves perturbations qui ont frappé l’offre et la demande intérieures ainsi que les échanges avec l’extérieur, l’activité économique a décliné en 2020.

Le choc brutal de la pandémie, dans un contexte déjà marqué par la fragilité des systèmes productifs (faible diversification, insuffisance ou inexistence d’une dynamique d’intégration régionale des économies nationales à de véritables chaînes de valeurs, forte dépendance extérieure) s’est traduit par une baisse importante du PIB .Une contraction aussi forte du PIB a pour conséquences logiques les pertes d’emplois et l’augmentation du nombre de personnes vivant en dessous du seuil de pauvreté. Le revenu par habitant s’en est forcément trouvé affecté en 2020.

Dans ces conditions, la mise en œuvre des Objectifs du Développement Durable (ODD) en Afrique Subsaharienne, notamment le premier objectif qui porte sur la réduction de la pauvreté, ne peut que s’avérer difficile.  En effet, le COVID-19 a entraîné la première augmentation de l’extrême pauvreté en une génération. Selon le Rapport 2021 sur l’atteinte des ODD, 119 à 124 millions de personnes supplémentaires ont été repoussées dans l’extrême pauvreté en 2020. De plus, dans le monde en 2021, 70 à 161 millions de personnes supplémentaires sont susceptibles d’être en situation d’insécurité alimentaire, voire de famine  en raison de la pandémie. En 2020, 2,37 milliards de personnes sont privées de nourriture ou incapables d’avoir une alimentation saine et équilibrée sur une base régulière.

La crise de la Covid-19 ne menace -t-elle pas directement les programmes et plans d’émergence en Afrique ,comme le Plan Sénégal Émergent ? Quel est l’avenir de ces plans eu égard à la magnitude des contraintes que vous venez d’évoquer ?

 Vous avez raison de poser cette question car en effet nombre de pays africains ont conçu et mis en œuvre, à partir des années 2010, des Plans de développement et/ou d’émergence dont l’objectif central consiste à créer les conditions d’une croissance durable sur long terme. Ces conditions consistent généralement en (i) un cadre macro-économique stable, (ii) un rythme d’investissement (public et privé) soutenu, (iii) la transformation structurelle de l’économie, (iv) l’ouverture sur l’extérieur et la compétitivité de l’économie, (v) un niveau d’infrastructures physiques et de capital humain suffisant, (vi) un fonctionnement transparent des marchés appuyé sur des institutions efficaces.

La Côte d’Ivoire,  le Gabon, le Nigeria, le Sénégal, le Maroc, la Tunisie, l’Afrique du Sud, le Kenya, le Rwanda ,l’Ile Maurice ,l’Éthiopie, le Botswana – et la liste est loin d’être exhaustive-ont énormément investi sur le plan symbolique et matériel pour opérationnaliser leurs conceptions de l’émergence. Ces pays africains candidats à l’émergence ont enregistré de 2012 à 2019, à travers la mise en œuvre des plans quinquennaux de développement, des performances remarquables : la dynamique impulsée par les investissements et les reformes ont permis d’atteindre un taux de croissance annuel moyen de 6%, ainsi qu’une augmentation du PIB par habitant, permettant une inversion de la tendance haussière du taux de pauvreté dans certains pays.

La récession économique provoquée par le Covid 19 a rompu, en 2020, cette dynamique, et a remis en cause la possibilité pour ces économies nationales de rester sur la trajectoire de la croissance économique soutenue qui avait été la leur sur près de deux décennies

Certes une reprise économique a été observée en 2021 (aux niveaux mondial et régional) qui peut être salutaire si elle est durable, et s’inscrit dans un programme de solidarité internationale qui facilite l’accès du vaccin à toutes les populations du monde. Mais force est de constater que, à l’heure actuelle,  la reprise économique observée est loin d’être uniforme et elle est fortement entachée d’incertitudes, à commencer par les mutations du virus du Covid 19. Plusieurs défis se présentent aux pays africains pour relancer les économies nationales, se repositionner sur un sentier de croissance de long terme et réduire la pauvreté et les inégalités. Il leur faudra à tout le moins  :

  • Améliorer et accroître rapidement l’accès aux vaccins en Afrique;
  • Développer le capital humain :
  • La pandémie a révélé l’urgence de renforcer les systèmes de santé (financement, organisation, compétence des acteurs qui mettent en œuvre la politique sanitaire, réponse aux besoins des usagers) en Afrique. Plus particulièrement, elle a mis en exergue le retard du continent dans les domaines de la recherche et de la production médicale.
  • La pandémie a également perturbé les systèmes éducatifs et de formation professionnelle, dans une région où 60% à 70 % des populations ont moins de 35 ans. Les fermetures d’écoles pendant de longues périodes se sont traduites par une diminution du temps d’apprentissage et une perturbation des habitudes d’apprentissage.
  • Certes de nombreux gouvernements africains ont mis en place des systèmes d’enseignement à distance pour garantir un accès continu à l’éducation pendant les fermetures d’écoles primaires et secondaires; mais il n’en a pas été de même pour les systèmes de formation technique et professionnelle, , requérant l’apprentissage sur des plateformes physiques et pas seulement l’acquisition de connaissances immatérielles.
  • Assurer un financement soutenable des économies
  • Développer un secteur privé fort et pourvoyeur d’emplois (intensifier les opportunités de création d’emploi dans le secteur privé)
  • Poursuivre la transformation structurelle des économies
  • Réduire l’insécurité alimentaire et les autres formes vulnérabilité

Les défis à relever sont donc nombreux car à ceux-là qui sont d’ordre structurel se sont ajoutés de nouveaux, conjoncturels, liés à une  pandémie dont nul ne peut prédire avec certitude la fin. Mais, pour angoissante ,voire anxiogène, que soit la situation, la crise actuelle offre, comme toutes les crises, des opportunités à exploiter pour accélérer l’émergence de l’Afrique.

Pouvez-vous nous indiquer quelles sont ces opportunités ?

C’est d’abord une opportunité pour faire un retour sur nos façons d’appréhender, de  lire le réel et de dire le développement .

Sur deux plans, il nous faut innover. Premièrement pour dépasser les limites intrinsèques des états des lieux  que dressent avec une périodicité variable diverses agences nationales ou internationales de développement, il faut apprendre à établir de vrais diagnostics socio-économiques et socio-politiques.

De tels documents devraient aller au-delà de l’écume des flots et s’attacher à comprendre les dynamiques qui donnent naissance aux vagues dont l’écume des flots est juste une manifestation superficielle, visible à l’œil nu. Or ces dynamiques sont multiples :elles sont certes économiques, mais elles sont aussi sociales, politiques, environnementales, culturelles et technologiques . Elles  renvoient par ailleurs à une grande diversité de facteurs de transformation, d’acteurs du changement, et de stratégies d’intervention sur les systèmes considérés. Les pays doivent donc se doter de cadres conceptuels et analytiques qui leur permettent  d’embrasser multiplicité et diversité des situations initiales ,des trajectoires historiques, des  historicités dans un continent où « l’Un est multiple» selon la formule de A. Mbembe; en d’autres termes une approche systémique en lieu et place des saucissonnages disciplinaires et des approches sectorielles habituelles.

Deuxièmement la crise est une belle opportunité pour repenser l’évaluation des politiques publiques mises en œuvre çà et là pour accélérer l’émergence en Afrique. Il est de notoriété publique  que l’Afrique est un laboratoire pour les agences de coopération et les firmes transnationales et leurs allies locaux qui pensent que le développement autocentré est une vue de l’esprit et lui préfèrent le confort d’un développement aido-centré dont les effets pervers sont pourtant bien connus…Chaque bailleur de fonds, rebaptisé Partenaire Technique et Financier ,arrive en Afrique avec son modèle. Il s’ensuit des problèmes de coherence, de coordination. Le résultat de cette compétition négative entre PTF, qui est la forme moderne de la « course au clocher » qui a suivi la Conférence de Berlin de 1885, c’est que le continent qui reçoit le plus d’aide per capita est aussi celui qui reçoit le plus grand nombre de mauvais conseils per capita comme aimait à dire Mahbub Ul Haq. La region sahélienne est championne tous terrains dans ce domaine puisqu’on n’enregistre pas moins de dix-neuf stratégies pour le développement du Sahel, chacune portée par son champion extérieur dans un cadre bilatéral ou multilatéral .

Sans entrer dans le détail, on peut dire que les modèles sous-jacents à ces stratégies se répartissant en gros entre

a)les théories néo-libérales du rattrapage technologique et économique

b)les théories néo-marxistes centrées sur le développement social  qui s’oppose au rattrapage et propose plutôt de bâtir une autre société

c)les théories post-développement de développement humain et de développement durable.  Dans un tel contexte l’évaluation des politiques publiques est un véritable casse-tête car certaines politiques publiques s’inspirent des théories néo-libérales ,d’autres des théories néo-marxistes ,d’autres des théories de développement humain. L’exercice est donc difficile mais la difficulté force à sortir des sentiers battus et à innover sur le plan méthodologique. Je m’en félicite parce  que je crois que, en matière de développement  comme en philosophie de l’action, c’est dans le difficile, dans l’innovation et non dans le mimétisme ou le psittacisme que se trouve le chemin .

Pour revenir sur les plans d’émergence, la pandémie du Covid 19 offre aux pays africains d’abord, l’opportunité de construire, dans le cadre de la conception et de la mise en œuvre des plans nationaux d’émergence, une nouvelle échelle de priorités qui lie étroitement la recherche de la croissance de long terme, le développement du capital humain et la capacité d’exploiter les nouvelles technologies de l’information (TIC).

  • Mutualiser, au niveau continental/régional, les expertises dans les domaines de la recherche, de l’innovation et de la production médicales.
  • Renforcer les systèmes de santé.
  • Renforcer et réorienter les programmes de formation des systèmes d’éducation et de formation professionnelle.
  • Exploiter le développement rapide du numérique et de la digitalisation (paiements électroniques, formation, télétravail, e-commerce, utilisation dans l’agriculture, etc.).

La crise sanitaire offre également aux pays africains l’opportunité de l’exploitation des niches de marché captées par des entreprises informelles existantes ou créées (fabrication des cache-nez en tissus et des visières transparentes par des tailleurs ou des opérateurs économiques qui ont investi dans l’acquisition d’imprimantes 3D), créant ainsi de nombreux emplois sur le continent.

Enfin, la pandémie du Covid 19 offre aux pays africains l’opportunité d’accélérer, en liaison avec la mise en place de la ZLECAF, le développement des chaînes de valeurs. L’objectif étant de préparer et de réussir la sortie de la spécialisation internationale dépendante en produits primaires.

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